Je reviens d’une sortie que j’ai bien envie de partager avec vous.

Cette histoire nous éloigne « un peu » de l’Antarctique, parce que je suis actuellement sur l’île de la Réunion, un département français situé dans l’océan Indien à l’est de Madagascar.

Photo 1- île de la Réunion

Ile de la Réunion

photo 1bis- pentes escarpées et boisées en paysage volcanique

 Pentes escarpées et boisées en paysage volcanique

Vous avez peut-être entendu parler de Madagascar ces derniers jours car un énorme cyclone appelé Enawo (les tempêtes tropicales, de même que chaque grosse tempête, sont baptisées) a traversé l’île depuis le nord. Il se dirigeait à priori sur la Réunion, puis sa trajectoire s’est infléchie pour prendre le nord de Madagascar qui l’a reçue avec des vents allant jusqu’à 230km/h !!!

photo 2- vue satellitaire du cyclone Enawo

Vue satellitaire du cyclone Enawo

photo 2bis- prévisions du trajet du cyclone Enawo

 Prévisions du trajet du cyclone Enawo

Ce genre de tempête n’existe pas en zone polaire car elles se forment sur des océans aux eaux chaudes qui s’évaporent et envoient dans l’atmosphère d’énormes quantités d’eau.

L’île volcanique de la Réunion est très éloignée du continent, et même des îles les plus proches.

photo 3 - La Réunion, ile lointaine

 La Réunion, île lointaine

Très « jeune » (à peine plus de 3 millions d’années), elle est peuplée d’une faune et d’une flore qui lui sont propres : on parle d’espèces indigènes qui peuplent cette zone géographique des Mascareignes, ou d’espèces endémiques (qui ne se retrouvent nulle part ailleurs que sur l’île de la Réunion).

photo 4- fougère arborescente

Fougère arborescente

photo 5- plantes épiphytes

Plantes épiphytes

photo 4bis- Fougères arborescentes

 Fougères arborescentes

Ces espèces vivantes ont évolué ensemble depuis des milliers d’années, dans ce climat chaud et humide ; et elles ont aussi évolué en fonction des passages des cyclones dévastateurs et des éruptions du piton de la Fournaise toujours actif.

photo 7- la forêt sur une ancienne coulée de lave

La forêt sur une ancienne coulée de lave

Il y a 350 ans, les hommes ont commencé à s’y installer, apportant avec eux ce qui pouvait leur rappeler leur pays natal, pour la nourriture ou pour la compagnie. C’est ainsi que de nombreuses plantes ont été introduites, mais aussi de nombreuses espèces animales. On parle alors d’espèces exotiques, dont certaines se sont particulièrement bien adaptées, se sont reproduites et multipliées de façon si efficace qu’elles sont devenues envahissantes au détriment des espèces indigènes.

photo 8- le chouchou, une liane envahissante, recouvre peu à peu les arbres de la forêt

Le chouchou, une liane envahissante, recouvre peu à peu les arbres de la forêt

Solenn, une jeune étudiante en biologie à l’université de Renne (France), mène une étude sur une espèce d’oiseau qui niche sur l’île de la Réunion. Il s’agit du Puffin du Pacifique, un magnifique oiseau brun, effilé et taillé pour les longs vols au dessus de l’eau à la recherche de sa nourriture composée de petits poissons.

Photo 9- Puffin du Pacifique ou fouquet

Puffin du Pacifique ou fouquet

Ces oiseaux nichent à terre, dans des terriers aménagés sous des rochers, dans les pentes plus ou moins abruptes qui font face à l’océan. Ces pentes sont végétalisées, même boisées pour la plupart.

photo 10- falaises et forets de la colonie de Puffins du Pacifique

Falaises et forets de la colonie de Puffins du Pacifique

photo 11- les feuilles des Filao couvrent le sol et cachent parfois l'entrée des nids

Les feuilles des Filao couvrent le sol et cachent parfois l’entrée des nids

Nous nous rencontrons sur un parking, au sommet de la falaise, sous un ciel plein d’humidité qui déversera à intervalles plus ou moins régulier des averses que l’on appelle sur cette île des grains, terme hérité des marins.

photo 12- une île en océan Indien

Une île en océan Indien

photo 13- La Petite-île, lieu de nidification naturellement protégé des Puffins du Pacifique

 La Petite-île, lieu de nidification naturellement protégé des Puffins du Pacifique

Notre petite troupe (nous sommes 4) se met en route, à la suite de Solenn qui circule d’un pas vif et assuré entre les arbres et arbustes qui poussent sur ces pentes faites de rocs de basalte (lave refroidie) et de terre. On retrouve ici le Pandanus ou Vacoa, aussi appelé « arbre aux 3 couteaux » car les feuilles sont acérées sur les bords mais aussi sur la nervure centrale, le Filao dont les feuilles sont longues et fines…

photo 14- Vacoa ou arbre aux trois couteaux

Vacoa ou arbre aux trois couteaux

Nous continuons sur les pas de Solenn qui connaît « ses » nids par cœur. L’équipe d’ornithologues de l’université de Saint Denis de la Réunion, sous l’égide de Matthieu Le Corre, un scientifique passionné et très compétent. Solenn fait un stage de 6 mois sur ce sujet délicat des Puffins du Pacifique. Le nom de ce bel oiseau vient de son lieu de pêche qui s’étend sur l’océan Indien et l’océan Pacifique. Il ne vient à terre que pour des raisons de reproduction.

La femelle ne pond qu’un seul oeuf, le couple élève à deux le poussin, se relayant pour nourrir ce jeune qui sortir du nid vers la fin du mois d’avril.

Cette période est importante pour Solenn qui va baguer les jeunes avant leur premier envol. Les parents nourrissent leur jeune jusqu’à ce qu’il ait terminé sa croissance et sa première mue, puis ils vont « disparaître » de la vie du jeune. Celui-ci va les attendre en vain pendant plusieurs jours, jusqu’à 15 jours. Poussés par la faim, ils vont s’élancer pour leur premier vol vers le large, vers le « garde-manger ». Les ornithologue profitent de cette période tranquille, où les jeunes sont grands mais encore peu mobiles et plus guère protégés par leurs parents, pour mettre une bague à la patte de chaque oiseau. Ces bagues sont en quelque sorte une carte d’identité de l’oiseau, avec la date et le lieu d’où il vient. C’est une méthode qui a fait ses preuves pour comprendre et décrire les déplacements et les migrations des oiseaux, avoir des indications sur leur longévité, comprendre la vie des oiseaux.

photo 15- Solenn explore l'entrée d'un terrier- un poussin de Puffin du Pacifique y est blotti

 Solenn explore l’entrée d’un terrier – un poussin de Puffin du Pacifique y est blotti

Lors de notre promenade de relevés, nous découvrons en plusieurs endroits des cadavres de puffins. Nous sommes consternés d’en découvrir autant, apparemment déplacés car certains cadavres sont regroupés.

photo 16- nid numéro 42, suivi par Solenn

Nid numéro 42, suivi par Solenn

photo 17- jeune Puffin au nid

Jeune Puffin au nid

Ce sont des mammifères qui sont incriminés : les chats et les rats. Les rats ont été importés par inadvertance sur l’île, à bord des bateaux qui en étaient fréquemment infestés. Les chats quant à eux ont été importés par les colons qui voulaient leur animal domestique préféré. Les chats et les rats n’ayant aucun prédateur sur l’île, ils ont pu se reproduire et se multiplier efficacement. Il est fréquent de rencontrer des chats errants, sans maître, en pleine forêt ou en zones plus urbanisées. Les puffins sont des proies relativement faciles pour ces animaux qui se baladent vers les nids pour essayer d’attraper un bon repas.

photo 21- ces plumes d'un cadavre de Puffin peuvent nous révéler l'auteur de la prédation

Ces plumes d’un cadavre de Puffin peuvent nous révéler l’auteur de la prédation

photo 22- excréments de chats sur le slieux de la colonie-1

Excréments de chats sur les lieux de la colonie

Solenn récupère les bagues des oiseaux morts. Leurs données seront entrées dans le système informatique pour compléter le suivi de cette espèce.

photo 23- bagues de Puffins-1

Bagues de Puffins

Nous passons encore quelques instants à admirer le vol gracieux de ces oiseaux qui évoluent à proximité de la falaise. Parfois, ce sont les Paille-en-Queue qui nous gâtent de leur flèche blanche qui ondule à chaque changement de direction.

photo 24- le paille-en-queue-1

Le paille-en-queue

Il est temps de manger ; nous profitons de ce moment convivial pour écouter Solenn qui me raconte son parcours d’études.

Sa scolarité à la Réunion la laisse sur un profil plutôt littéraire : elle aime écrire. Et pourtant, elle s’inscrit en Biologie des populations à l’université de Rennes, en Bretagne. C’est suite à une conférence d’un scientifique qui a été en mission sur les îles antarctiques que Solenn s’est lancée avec une passion toute nouvelle dans l’étude des oiseaux marins.

photo 25a - Le bureau sur le terrain- Solenn enregistre les photos prises par les caméras de surveillance-1

Le bureau sur le terrain- Solenn enregistre les photos prises par les caméras de surveillance

photo 25d- enregistrement des photos de surveillance prises à l'entrée des nids

Enregistrement des photos de surveillance prises à l’entrée des nids

photo 25c- Solenn installe une caméra de surveillance

Solenn installe une caméra de surveillance

photo 25b- métier à compétences multiples- Solenn grimpe aux arbres!-1

Métier à compétences multiples – Solenn grimpe aux arbres !

Elle répond aux questions que je lui pose :


Qu : – S’agit-il bien de Ardenna pacifica, aussi appelé le Puffin de Fouquet?

En faisant une recherche sur l’aire de répartition de ce puffin, je trouve pas mal d’îles où il se reproduit. Pourrais-tu me repréciser le statut de cet oiseau?

R : Il s’agit bien d’Ardenna pacifica même si son ancien nom latin est Puffinus pacificus (tu risques de trouver les deux noms mais le premier est le bon). Voici quant au statut de protection et statut UICN : (en italique, des phrases sorties du Plan de Conservation qui est encore en cours d’écriture et qui n’est donc pas trouvable sur internet)

  • 1.3.1 Niveau européen : Le puffin du Pacifique est une espèce inscrite à l’Annexe III de la Convention de Berne. Elle a pour objet d’assurer la conservation de la flore et de la faune sauvages et de leurs habitats naturels.
  • 1.3.2 Niveau national : L’espèce est protégée au titre de la loi n°76-629 du 10 juillet 1976 sur la protection de la nature. Cette directive est une mesure prise par l’Union européenne afin de promouvoir la protection et la gestion des populations d’espèces d’oiseaux sauvages du territoire européen.
  • 1.3.3 Niveau régional Le puffin du Pacifique fait partie des espèces protégées de La Réunion par arrêté ministériel du 17 février 1989 qui interdit en tout temps, sur tout le territoire du département de La Réunion, la destruction et l’enlèvement des œufs et des nids, la destruction, la mutilation, la capture ou l’enlèvement, la naturalisation des oiseaux, qu’ils soient vivants ou morts, leur transport, leur colportage, leur utilisation, leur mise en vente, leur vente ou leur achat.
  • 1.3.4 Statut UICN : Au niveau mondial, le puffin du Pacifique est classé dans la catégorie « préoccupation mineure » selon les critères de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature, en raison de son aire de distribution large (océans pacifique et indien, entre les latitudes 35°N et 35°S) et de ses effectifs importants (Population totale : 5 millions d’individus). Au niveau national et régional, l’espèce est inscrite sur la liste rouge de la faune menacée dans la catégorie «quasi menacé».

On manque de connaissances sur l’écologie de l’espèce (d’où les études menées) et elles sont affectées par des facteurs résultants de l’action des humains (pollution lumineuse, introduction de prédateurs, transformation des milieux, etc).

Qu : – Est-ce que pour accéder au nid, les parents doivent marcher ou est-ce qu’ils louvoient entre les arbres pour se poser à l’entrée du nid?
R : Pour accéder au nid, les parents marchent vers le nid le plus souvent (comme les terriers sont proches du sol), même s’ils peuvent se poser sur les branches d’arbre au préalable. Si le nid n’est pas accessible en marchant, ils se posent directement à l’entrée du terrier.

Qu : – Tu nous as parlé d’individus non reproducteurs sur le lieu de reproduction. Qui sont-ils? Ont-ils un rôle dans le succès reproducteur?

R : Les individus non reproducteurs sont soit des individus en échec de reproduction (oeuf cassé, partenaire disparu, etc) soit des prospecteurs, c’est-à-dire des individus qui cherchent un partenaire et/ou un nid. Ils peuvent diminuer le succès reproducteur en chassant des reproducteurs de leur terrier, ou en se battant avec eux ce qui parfois résulte en un oeuf cassé.

Qu : – Pour pêcher, restent-ils en surface ou plongent-ils?

R : Le Puffin du Pacifique s’associe fréquemment avec les prédateurs marins qui poussent leurs proies à la surface, principalement l’albacore (Thunnus albacares) et le thon (Katsuwonus pelamis), ou encore avec des dauphins. Les adultes pêchent en surface, en plongée ou en « contact-dipping » : ils capturent leur proie en volant près de la surface. Leur capacité de plongée leur permet d’atteindre des proies à plusieurs mètres sous la surface.

Qu : – Je crois que les 2 parents se relaient pour couver. Qu’en est-il lorsque l’oeuf a éclos? Couvent-ils leur poussin ou passent-ils leur temps à pêcher et nourrir?
R : Les deux parents se relaient effectivement pendant l’incubation (qui dure à peu près 50 jours) à raison de “shifts” de 10 jours. Pendant l’élevage du poussin (100 jours), les deux parents sont toujours en mer sauf pour nourrir le poussin, et sauf les trois-quatre premiers jours du poussin pendant lesquels l’un des adultes reste près de lui.

Qu : – Que connait-on du sommeil de ces oiseaux qui passent leur vie en mer?
R : Je n’ai aucune idée de ce qui se passe pour le sommeil en mer (mais je suis certaine qu’ils dorment posés sur l’eau). Chez une certaine espèce (je ne sais plus laquelle malheureusement), on parle de sommeil uni-hémisphérique : c’est-à-dire que des deux hémisphères du cerveau, un seul entre en sommeil, tandis que l’autre veille. Est-ce que ça s’applique aux Puffins du Pacifique, je ne sais pas …

Photo 26- transmission de savoir et d'expérience, directement sur le terrain

 Transmission de savoir et d’expérience, directement sur le terrain

Catherine Cherix