Je vous ai fait il y a quelques jours, une présentation de cet attachant petit manchot Africain.

Pendant que j’étais sur le continent Antarctique il y a quelques semaines, le dernier film de Luc Jacquet consacré au manchot empereur sortait sur les écrans de Suisse romande. Après la marche de l’empereur sorti en 2005, celui-ci est nettement moins optimiste, les changements des conditions climatiques en Antarctique rendent les déplacements des manchots empereurs plus difficiles et plus longs. Mais les changements climatiques ne sont pas les seuls phénomènes à affecter les populations de manchots.

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Ici, au Cap en Afrique du Sud, on parle beaucoup du manchot africain suite à un article paru le 9 février dans la revue Current Biology. Cet article réalisé par des chercheurs du Royaume-Uni et d’Afrique du Sud montre que les manchots du Cap sont gravement menacés par les changements climatiques et la surpêche.


 

Le manchot du Cap est l’une des 4 espèce du genre Speniscus et il se limite aux régions de l’Afrique du Sud et de la Namibie. Il est probable que ce soit la première espèce de manchots découverte par les européens. En effet lorsque Vasco de Gama se rendit en Inde en contournant l’Afrique en 1497, il fut le premier à parler de l’existence de ces drôles d’oiseaux à la démarche chaloupée. Il se distingue par son dos noir, son ventre blanc avec des tâches noires et une bande noire sous le cou. La tête est noire avec une bande blanche. La partie sans plumes sous les yeux devient rouge en cas de fortes températures.

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Duo de manchots du Cap

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Manchot qui a chaud

Il mesure de 65 à 70 cm de haut pour un poids compris entre 3,1 kg pour les femelles et 3,6 kg pour les mâles. C’est l’une des 18 espèces de manchots que l’on rencontre dans l’hémisphère sud (au nord ce sont des pingouins qui appartiennent à une autre famille d’oiseaux noir et blancs eux aussi, et qui volent).

Cette espèce utilise des terriers pour se protéger des prédateurs et des fortes chaleurs qui peuvent régner ici en Afrique du Sud. La femelle pond deux oeufs qui sont couvés pendant 38 jours aussi bien par le mâle que par la femelle. A l’éclosion les jeunes possèdent déjà un joli duvet. Ces jeunes sont nourris par les adultes jusqu’à l’âge de deux mois. Et c’est à partir de ce moment que tout va mal pour cette espèce.

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Oeuf au terrier

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Jeune manchot au centre de soin

Si à la fin du XIXe siècle on estimait leur population à plus de 2 millions d’individus aujourd’hui ils ne sont plus que 50’000 et de 2004 à 2014 le nombre de couples reproducteurs a chuté de 90% dans les colonies sud-africaines situées dans la région du Cap. Pour essayer de comprendre ce qu’il se passe les chercheurs se sont d’abord intéressés à un écosystème marin particulier, celui du courant de Benguala. Cet écosystème s’étend le long des côtes de la Namibie et de l’Afrique du Sud jusqu’à la péninsule du Cap. Cette zone est connue depuis très longtemps des pêcheurs comme étant une des zones les plus poissonneuses au monde, regorgeant d’anchois et de sardines qui sont à la base de l’alimentation des manchots. Malheureusement ces dernières décennies, les changements climatiques et la surpêche ont diminué dramatiquement l’abondance des ces poissons, nourriture aussi pour nombre d’espèces d’oiseaux et de mammifères marins.

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Colonie de cormorans

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Otaries en pleine digestion

Le réchauffement climatique est responsable d’une hausse de la température de l’eau et de variations importantes de la salinité de l’eau.

La surpêche quant à elle, a déplacé les zones de frai (lieux où se reproduisent les poissons) de l’anchois et de la sardine vers l’est, s’éloignant des colonies de manchots situées sur la côte ouest de l’Afrique.

De plus en Namibie, les sardines, à force d’être pêchées ont tout simplement disparu, remplacées par d’autres poissons comme les gobies, nettement moins intéressants du point de vue alimentaire, et des méduses qui n’intéressent pas du tout les manchots.

 

Banc de poissons riches en huile – Méduse trop peu de matière nutritive

Pour comprendre ce qu’il se passait les chercheurs ont équipés 54 jeunes manchots âgés de quelques mois seulement de balises Argos reliées à des satellites. Ils ont choisi des manchots qui partaient en mer pour la première fois afin de savoir où ils allaient naturellement.

Ils ont alors découvert que ces jeunes manchots parcouraient des milliers de kilomètres pour trouver des zones où les températures de la surface de la mer sont faibles (donc plus fraîches) et les concentrations de chlorophylle élevées.

Auparavant cela signifiait qu’il y avait une forte densité de phytoplancton ainsi que les poissons qui s’en nourrissaient. Malheureusement cette conjonction phytoplancton – poissons n’existe plus aujourd’hui.

Les poissons ne se retrouvent plus dans ces zones à cause des pratiques de pêche intensive, et à première vue personne n’a indiqué ce changement aux manchots!

Ces manchots n’ont pas remarqué que les poissons se sont en partie déplacés vers le sud ou vers l’est. Par conséquent, les manchots se retrouvent dans un piège écologique.

Cette notion de piège écologique décrit une situation dans laquelle certains animaux vont se fier à des indices trompeurs, choisissent un habitat qui se révèle inadapté, mais n’arrivent pas à la quitter.

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Jeunes manchots équipés d’un émetteur (SANCCOB)

Dans ces conditions les chercheurs ont estimé que la survie des manchots était très faible et leur succès reproducteur est inférieur de moitié à celui des oiseaux qui avaient réussi à trouver des eaux riches en nourriture et où l’impact de la pêche est encore faible.

La question qui se pose est de savoir si on arrive à protéger cette espèce avant qu’elle ne disparaisse. L’une des pistes serait de réguler plus sérieusement la pêche et laisser le temps aux populations d’anchois et de sardines de se reproduire puis de créer des aires marines protégées comme celle de la mer de Ross dont avons déjà parlé dans ce blog.

Forte de ces connaissances, je suis allée à la rencontre de scientifiques et de volontaires qui travaillent activement à la sauvegarde et à la réhabilitation de ces oiseaux.

Rendez-vous au SANCCOB, The Southern African Foundation for the Conservation of Coastal Birds à Table View, non loin de Cape Town, qui ne s’occupe pas uniquement de manchots, bien que ces derniers soient leurs principaux résidents.

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Carte de visite de Katta

Katta, scientifique spécialisée sur la biologie et l’écologie des oiseaux côtiers, me reçoit au centre de soin. Entre deux bassins aménagés, elle commente :

Ces oiseaux dans le bassin à droite, sont des jeunes orphelins. La période d’émancipation est particulièrement difficile pour eux, plus encore depuis cette dernière décennie, en lien avec les réchauffements des eaux de surface (réchauffement climatique) ainsi que les techniques de pêche au chalut qui s’intensifient dans ces eaux.

Nous nous efforçons de rendre ces jeunes à leur liberté, en excellente santé, avec de bonnes réserves de graisse et un plumage efficace pour faciliter leurs premiers déplacements et résistance aux centaines de kilomètres qu’ils vont avoir à parcourir pour pouvoir enfin se nourrir.

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Bassin de réhabilitation

Ils sont orphelins parce que parfois leurs parents (ou un des deux) sont morts, ou ont mis trop de temps à trouver une nourriture adéquate.

Parfois aussi, ces parents les ont abandonnés parce que la ponte a été différée (déplacée dans le temps). Hors le temps de la mue arrive généralement peu de temps après l’émancipation des jeunes. Si la ponte est retardée, survient le dilemme pour le manchot:

-nourrir les petits et rater ma mue ?

-Ou me préserver cette année en effectuant une vraie mue et espérer que je puisse me reproduire l’année prochaine ?

Pour rappel : la mue nécessite que le manchot double son poids en vue des 3 semaines de jeûne qui l’attendent pour changer tout son plumage (cf blog précédent).

C’est la deuxième solution qui est choisie, c’est alors qu’interviennent les volontaires du SANCCOB qui continuent l’élevage des petits, jusqu’à ce qu’ils puissent être relâchés.

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Fin du bain, une soignante

L’espace à gauche est pour les oiseaux qui ne pourront pas être relâchés, pour diverses raisons (malformation, membre cassé, inaptitude quelconque). Il arrive cependant que certains d’entre eux se remettent tellement bien de leurs soin qu’ils seront relâchés. Cependant, ici, ils sont habitués à la présence et au nourrissage par l’homme.

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Les terriers en fibre de verre sont testés aussi auprès de ces emplacements : lesquels ventilent mieux, se réchauffent sans accumuler trop de chaleur etc…

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Terrier homologué !

Je demande à Katta leur pourcentage de succès pour la survie des jeunes relâchés : environs 20% au mieux. Cela semble peu, mais ce n’est pas négligeable !

Après le départ de Katta, je reste encore un peu, observant le ballet aquatique des oiseaux qui entretiennent leur plumage dans les bassins, le nourrissage (en sardines) surveillé des manchots, le gavage des oiseaux qui sont trop malades ou abimés pour se nourrir normalement, un vrai hôpital !

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Gavage d’un oiseau blessé

Je vais me renseigner sur la provenance des sardines que j’achète !

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Les travaux de sauvetage des manchots du Cap

Crédit photo : http://www.lemonde.fr/biodiversite/article/2017/02/09/les-manchots-d-afrique-du-sud-victimes-d-un-piege-ecologique_5077325_1652692.html

Catherine Cherix