Savez-vous quelle est la taille du plus grand animal entièrement terrestre qui habite le continent Antarctique: réponse: 6 mm! Effectivement tous les manchots et autres oiseaux, les différentes espèces de phoques ne passent qu’une partie de l’année sur terre, le reste du temps ils sont dans les eaux de l’océan austral.

Donc le seul habitant, endémique* du continent antarctique et aussi le seul insecte est une mouche de la famille des Chironomes.

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Les Chironomes sont des Diptères Nématocères (aux antennes fines et longues comme celles des moustiques, contrairement aux Brachycères aux antennes courtes et épaisses comme les mouches domestiques) dont il existe plus de 5’000 espèces décrites sur notre planète. Ils sont souvent confondus avec les moustiques mais ils en diffèrent par deux points importants : d’une part le bruit qu’ils font en volant ne ressemble pas à celui très énervant des moustiques (surtout la nuit dans votre chambre) mais aussi et particulièrement à cause de leurs pièces buccales qui ne sont pas allongées et ne leur permettent pas de piquer. D’ailleurs en anglais on parle de “non-biting midges” ce qui signifie moucheron non-piqueur. Les antennes des mâles forment une sorte de large plumeau.

La particularité du Chironome découvert en Antarctique réside dans l’histoire de sa découverte et quelques particularités adaptatives étonnantes.

Commençons par son histoire et comme toute espèce animale décrite elle possède un nom latin. Son nom est Belgica antarctica. Je comprends bien pour le terme spécifique “antarctica”, mais pourquoi s’appelle-t-elle “Belgica” ?

C’est au cours de la première expédition en Antarctique entreprise avec des objectifs purement scientifiques que cette espèce de mouche fut découverte. Le 16 août 1897 l’expédition antarctique belge quitte Anvers à bord du bateau Belgica. Ce sera la première expédition qui hivernera dans la région Antarctique au niveau de la péninsule.

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A son bord 19 personnes et un chat nommé Nansen. Parmi ces personnes, plusieurs scientifiques et un lieutenant en second nommé Roald Amundsen qui fera reparler de lui quelques années plus tard puisqu’il sera le premier à atteindre le pôle Sud, le 14 décembre 1911, juste devant le britannique Robert Scott.

L’équipe de scientifiques comprend des géologues, océanographes, zoologistes, météorologistes qui tous vont s’activer à récolter des données sur ce continent, d’autant plus qu’étant pris dans les glaces, ils devront s’organiser pour passer l’hiver et dériver suivant le mouvement des glaces durant les 13 mois qui suivirent. Les conditions furent, semble-t-il, très rudes, et de nombreux membres de l’équipage souffrirent du scorbut*. Heureusement le médecin de bord le Dr Frederik Cook leur conseilla de manger de la viande de phoques et de manchots, ce qui rétablira tout le monde. Accueillis en héros à leur retour deux ans plus tard, le matériel récolté fut distribué à des spécialistes pour identification ou description. L’homme qui avait récolté cette petit mouche n’était pas entomologiste, mais zoologiste. Il s’appelait Emile Racovitza. Il sera plus tard le fondateur de la biospéléologie*. Il donna donc son matériel à un entomologiste belge nommé Jean-Charles Jacobs qui tout naturellement donna le nom de Belgica antarctica en mémoire de cette fameuse expédition.

Revenons à notre petite mouche.

Comme tous les Diptères la larve de la mouche est une sorte d’asticot sans pattes qui se nourrit d’algues et de bactéries vivant dans les déjections laissées par les manchots.

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Il faut deux ans à la larve pour atteindre le stade adulte, qui lui est au contraire très court. En effet la durée de vie des adultes ne dépasse pas 10 jours, juste le temps de se reproduire et de ne pas se faire emporter par le vent. D’ailleurs pour résister aux vents violents, le mieux est de ne pas voler. Donc les adultes de cette mouche sont aptères (sans ailes). Cet insecte de l’extrême résiste facilement à des températures de l’ordre de -15°C et si cela descend au-dessous, il lui suffit de s’enfouir de quelques centimètres pour résister à -40°C.

Le plus intéressant est surtout sa remarquable capacité à résister au sel et à la dessiccation. Il peut perdre jusqu’à 70% de son eau tissulaire* (si cela nous arrivait nous serions morts).

Les chercheurs ont décodé son génome* (code au sein de l’ADN logé dans le noyau des cellules) qui possède environ 13’500 gènes. Parmi ceux-ci, les chercheurs ont découvert un groupe de gènes impliqués dans la déshydratation et la réhydratation, sans doute la clé de la survie de cette espèce dans cet environnement si particulier.

Daniel Cherix

Lexique :

Endémique : que l’on trouve exclusivement à un endroit, et nulle part ailleurs.

Scorbut : maladie dont souffraient de nombreux marins, dûe à une carence ou un manque de vitamine C. Les premiers symptômes montent des gencives qui saignent, les dents qui se déchaussent et une grande fatigue.Cette maladie mène à la mort des individus non soignés.

Biospéléologie : sciences qui étudie la vie dans les cavités et grottes, dans ses diverses formes.

eau tissulaire : il s’agit de l’eau contenue dans chacune des cellules de notre organisme. On appelle tissu un ensemble de cellules identiques qui fonctionnent ensemble.

Génome : succession de gènes qui sont la clé codée de la fabrication de tout ce qui nous compose, de chacune de nos particularités anatomiques et physiologiques. Le génome est localisé dans l’ADN, longues molécules au sein du noyau de chacune de nos cellules.