Les eaux de l’océan Austral sont froides, on trouve même de l’eau qui ne gèle pas à 0°C mais plutôt à -2°C ce qui les rend encore plus froides. Mais malgré le froid de nombreux organismes prospèrent. C’est le cas d’un groupe de poisson très particuliers que l’on appelle les notothénioïdes. Pour résister à ces températures ces poissons secrètent des protéines antigel grâce auxquelles leur organisme résiste aux températures glaciales de ces eaux. Si vous pensez que c’est vraiment génial, je suis d’accord avec vous, mais le génie a ses limites vous allez voir.

Ce qu’il faut savoir c’est que ces protéines* se lient rapidement aux cristaux de glace qui entrent ou qui se forment dans le corps du poisson et encerclent la glace. Mais elles s’accrochent si bien aux petits morceaux de glace qu’elles empêchent cette dernière de fondre. Ainsi lorsque l’on réchauffe ces poissons à des températures supérieures au point où la glace devrait fondre, elle ne fond pas. La glace qui ne fond pas dans ces conditions est définie comme “surchauffée”. C’est en suivant ces poisons au cours de l’année et surtout lorsqu’ils se trouvent dans des eaux réchauffées en été que ce phénomène très particulier a été vérifié.

Ces protéines antigel pourraient alors aussi s’appeler anti-fonte. D’après le groupe de chercheurs qui a mené ces études il semble que cela soit le premier cas de surchauffe de la glace dans la nature. Dans ce cas la glace à l’intérieur des poissons ne fond pas à des températures d’au moins 1°C au-dessus de son point de fusion*.

Pour comprendre, les chercheurs ont analysé les températures de l’eau, à l’endroit où vit ce poisson, qui en plus est l’un des environnements marins des plus glacés. Il s’agit du détroit de McMurdo en Antarctique. Les données des enregistreurs sur plus de 11 années, ce qui correspond aussi à la durée de vie du poisson, ont varié de plus de 15°C mais n’ont jamais atteint des températures qui pouvaient surmonter la surchauffe de la protéine antigel provoquée par la glace pour l’éliminer complètement de l’intérieur des poissons. Cela pose de grandes questions. Mais comment fait un poisson pour vivre avec des cristaux de glace dans son corps? Ces derniers pourraient obstruer des petits vaisseaux capillaires * ou déclencher d’indésirables réactions inflammatoires.

A première vue cela n’est pas le cas et les poissons semblent vivre convenablement. Il est possible, imaginent les chercheurs qu’une partie de la glace s’accumule dans la rate et que là il y aurait un mécanisme d’élimination de la glace, faute de quoi les vieux poissons seraient prêts à être mis au congélateur avant d’être consommés!

La leçon qu’il faut retenir de cette étonnante particularité est que l’adaptation est une histoire d’échanges et de compromis. Chaque bonne innovation évolutive apparaît probablement avec quelques effets pervers, mais pas intentionnels.

Si ces poissons semblent s’être adaptés aux températures glaciales de l’océan Austral, il faut aussi savoir que c’est l’un des écosystèmes qui souffre le plus du changement climatique. Les mammifères marins et les microorganismes qui y vivent sont soumis à de fortes pressions difficilement surmontables (acidification, température en croissance..). Si les notothénioïdes disparaissent, cela va provoquer des catastrophes en chaine, puisqu’ils représentent un part importante du menu des phoques, des manchots et de certaines baleines.

Daniel Cherix

 

Lexique pour tout comprendre :

Protéines : « grosses » molécules biologiques qui entrent dans la composition de chaque cellule des êtres vivants. Elles assurent une multitude de fonctions diverses au sein des cellules.

Point de fusion : il correspond à la température où la matière se transforme d’un état solide à un état liquide. Cette température ou point de fusion est propre à chaque matière.

Vaisseaux capillaires : vaisseaux sanguins de diamètre minuscule (ordre du millionième de millimètre, soit encore plus fin qu’un cheveu).