Vendredi 2 février, 17h…

Ca y est, elle est passée… Deux jours et demi de vent et de visibilité réduite.

Il y a trois jours, on l’attendait. Le soleil était resplendissant, l’air si calme qu’une seule des neuf éoliennes tournait mollement. On avait peine à croire que le lendemain serait si venteux.

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Vikinghogda

Une dépression* tournait au large des côtes, elle devait nous arriver de l’est, comme la majorité des tempêtes de cette région.

Ce jour là, six personnes de la station étaient parties en expédition à une soixantaine de kilomètres de la station.

Alors que nous, qui étions restés à PEA, étions si gâtés par le soleil et le calme de l’air, eux étaient déjà ballotés par un vent violent et un ciel couvert.

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L’expédition sous le vent

Le nunatak d’Utsteinen possède un microclimat* grâce à sa position par rapport aux montagnes du massif de Sor Rondane qui le protège en déviant certaines dépressions.

Celles qui frappent la région viennent presque toujours de l’Est.

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 Massif protecteur à l’est

On commence à voir le vent forcir, et là, ça monte très vite. Le ciel se couvre de nuages, les drapeaux de la station déploient leurs motifs. A partir de ce moment, attention, plus personne ne s’éloigne des bâtiments !

D’heure en heure, la vitesse du vent augmente, faisant s’envoler les cristaux de neige.

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 Les drapeaux s’affolent

Le bâtiment principal de la station, monté sur pilotis, commence à « chanter » sous les assauts du vent.

Ma chambre est située à l’est. Je suis aux premières loges pour entendre et voir… mais voir quoi ? Il n’y a plus grand’ chose à voir car l’air est chargé de particules de neige et de glace, comme un brouillard lumineux mais opaque. Au plus fort de la tempête, j’aperçois à peine le poteau planté à une centaine de mètres de ma fenêtre, et la montagne d’Utsteinen a disparu.

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Activités scientifiques à proximité de la station

Sur les crêtes du « ridge », la neige arrachée à la face Est est projetée par dessus les roches apparentes pour se redéposer avec violence plus loin, à l’Ouest. Les contre-courants contre les versants abrités (à l’Ouest donc) reçoivent des paquets de neige légère qui se dépose de façon compacte là où l’air est plus calme.

Les activités des membres de la station se font autant que possible à l’intérieur, sinon à l’abri de la paroi du garage.

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A travers la porte du garage

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Devant le garage

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De moins en moins facile

Didier et Mathieu se sont attaqués au redressement des poutres qui soutiennent le toit du garage. Malgré leur épaisseur, elles montrent des signes de rupture, les poteaux qui les soutiennent s’enfoncent dans le sol glacé à cause de la pression exercée par ce surplus de poids sur une faible surface. Ils veulent changer ces piliers, mais regrettent de ne pas l’avoir fait lorsque le toit était dégagé. Cette neige qui s’accumule (1m50 en deux jours) est une neige soufflée, compacte et dense*.

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En quelques heures, le toit est recouvert de neige soufflée

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Réflexions et récupération de pièces de remplacement

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 Étayage pour changement de poutre

Après l’hiver, lorsque la première équipe est arrivée à la station, elle a eu à déblayer la neige qui atteignait six mètres d’épaisseur. Il s’agissait uniquement de neige soufflée car la région est désertique : il n’y tombe sans doute pas plus de 5 cm de neige par an !

En fait, le continent Antarctique est celui qui reçoit le moins de précipitations de tous les continents. Certaines régions n’ont pas eu un seul millimètre d’eau (sous forme de neige) depuis plusieurs milliers d’années !

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Près du Mont Melbourne-Terrea Nova Bay

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Terra Nova Bay (photo prise par Flavio, qui a déjà travaillé d’autres saisons en Antarctique, pour les stations italiennes)

La station météo indique que la température oscille autour des -9, -10°C. Le vent enregistré sur la piste d’atterrissage indique 35 km/h, soit 20 nœuds. Le ressenti de la température chute alors à -18°C.

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La pression continue sa chute

Je vais vous expliquer ce qu’est ce ressenti, mais avant cela je souhaite rectifier la vitesse du vent ici sur le ridge où ce dernier est accéléré à cause du relief. On fait un calcul en ajoutant 50%, et on estime alors une vitesse de 30 nœuds, ou un peu moins que 50 km/h.

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Le vent atteindra les 70km/h sur le ridge

Ce midi, le vent avait encore forci, il a été enregistré à 45km/h qui fait sur la station une vitesse de 70 km/h. Impressionnant. Les drapeaux sur les mats ont bien souffert et certains ont rétréci en perdant des fils.

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La neige est entrée dans le garage

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Toyota dans le garage

Le « Wind Chill » correspond au ressenti de froid en tenant compte de la température et du vent. Vous avez tous expérimenté lors d’une promenade par jour de grand vent, de bise en particulier, le refroidissement que vous ressentiez, tellement disproportionné par rapport à ce que vous pensiez en regardant le thermomètre.

Notre corps est protégé par les poils et par les vêtements. Une fine couche tiédie au contact de la peau permet de faire tampon entre le corps et l’extérieur, un peu comme une isolation.

Le vent chasse cette couche, et plus il est puissant, moins cette couche isolante résistera. C’est alors que vous devrez dépenser plus d’énergie pour éviter de vous refroidir, ou adapter vos vêtements. C’est ceci que l’on appelle le « wind chill » qui trouverait un équivalent français par « indice éolien ».

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Tableau d’indice éolien

Ce midi, le vent a commencé à montrer des « signes de faiblesse ». La visibilité s’est rapidement améliorée, et soudainement tout est allé très rapidement. En quelques heures à peine, le vent est descendu à une vitesse de 15 km/h, la couche nuageuse a évacué le ciel, le soleil a repris son intensité.

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La tempête s’évacue

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La montagne saupoudrée de neige soufflée

A la station, les activités reprennent vie à l’extérieur.

J’ai l’autorisation de sortir et je vais découvrir le nouveau paysage qui s’offre à mes yeux.

La neige s’est déplacée, libérant des surfaces de glace ou s’accumulant en congères à d’autres endroits.

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Glace et congères

Ce sont aussi des vents comme ceux-ci, et d’autres plus violents encore, qui façonnent la glace, créant des vaguelettes ou des cupules ou encore des « stratugi », mot inventé par les russes qui désignent des crêtes de neige tassée et glacée parfois hautes d’1 mètre (sur le haut plateau).

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Ripple marks – la neige se redépose à l’abri du vent

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Empreinte découverte par le vent

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Cupules dans la glace

La neige s’est accumulée sur les toits, les chambres de l’annexe ont disparu sous des mètres de neige, bouchant les fenêtres.

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Les chambres de l’annexe ensevelies

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Le container des scientifiques

Chaque obstacle au vent crée une petite dépression derrière, favorisant la dépose de cristaux de glace en sculptures aux lignes pures.

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Des lignes souples et pures

Pour comparaison :

1m3 de cette neige soufflée pèse environs 500kg, alors que le même m3 de neige tombée du ciel pèse 50kg. La neige soufflée est donc 10 fois plus dense que la neige de précipitation.

Catherine Cherix

Petit lexique :

Dépression : la couche d’atmosphère qui entoure la Terre possède une masse. On peut peser l’air en chaque endroit donné et on s’aperçoit que sa masse diffère si l’on est en altitude ou au bord de la mer, si l’on se trouve aux pôles ou à l’équateur, mais aussi si la météo est belle ou pluvieuse.

Une dépression montre un « déficit » de pression, elle est signe de perturbation atmosphérique, soit un temps pluvieux ou tempétueux.

L’inverse de la dépression est l’anticyclone.

Microclimat : les climats sont caractéristiques de régions du globe. Cependant, il existe une multitude d’exceptions, des petites régions qui présentent un climat différent que celui que l’on s’attendrait à voir. La météo du nunatak d’Utsteinen est particulièrement clément en comparaison de ce que l’on trouve à proximité. La protection des montagnes le protège des vents catabatiques qui descendent des plateaux au Sud, et de nombreuses dépressions océaniques sont déviées, laissant la station sous des cieux cléments.