Nous avons quitté les eaux vertes et riches en phytoplancton de la polynie devant le Glacier Mertz pour rejoindre les eaux bleues et pauvres en phytoplancton de l’océan antarctique. Ces eaux bleues représentent une condition largement répandue autour du Pôle Sud. Cela est surprenant si l’on considère que les eaux profondes riches en nutriments nécessaires à la vie (azote, phosphore et silice) des Océans Atlantique, Indien et Pacifique se rejoignent dans les eaux de surface autour du Pôle Sud. C’est donc un autre élément essentiel à la vie qui agit comme facteur limitant à la croissance du phytoplancton  – le fer.

L’océan austral représente un puits majeur de CO2 atmosphérique et les processus en jeu sont importants pour la régulation de notre climat à l’échelle planétaire.  En limitant la croissance du phytoplancton, le fer limite la capacité de l’océan à absorber du carbone par le biais de ce qu’on appelle la pompe biologique mais a également des répercussions pour l’ensemble de la chaîne alimentaire. C’est pour cela que nous étudions cet élément avec un intérêt tout particulier.

Le fer participe à de nombreuses réactions biologiques nécessaires à la survie – de la photosynthèse du phytoplancton à l’absorption de l’oxygène dans notre sang. Le phytoplancton donc, tout comme nous, en avons besoin; mais dans l’océan, le fer est présent en quantité minime. En effet la quantité de fer en solution représente une tête d’épingle dans une piscine de 25 m. Il n’en va pas de même du bateau qui lui est une coque massive de plusieurs tonnes de fer où la rouille est omniprésente. Il nous faut donc prendre de nombreuses précautions. Par exemple, nous utilisons notre propre système d’échantillonnage. Il consiste en un cadre rond de métal recouvert de résine (appelé rosette) sur lequel nous pouvons disposer 12 bouteilles d’échantillonnage de 10 L chacune.

Ces bouteilles sont recouvertes de matériau non contaminant tel le téflon et la rosette est déployée via une poulie en téflon et câble en kevlar. Notre rosette est programmée pour fermer séquentiellement chaque bouteille à des profondeurs (15- 1000 m) prédéfinies puis est ramenée à bord. Les bouteilles d’échantillonnage, une fois remplies, sont ensuite amenées dans un laboratoire où l’air extérieur est filtré afin d’enlever tous les particules potentiellement contaminantes. Parce que nous aussi nous sommes source de fer, nous devons littéralement nous recouvrir de plastique – une matière peu contaminante.  Dans un sas à l’entrée de notre laboratoire nous devons donc changer de chaussures pour des crocs, passer une blouse blanche tissée en fibres plastiques ainsi qu’une sorte de bonnet de douche (appelé charlotte) avant bien sûr de mettre des gants. Finalement les bouteilles utilisées pour la collecte de cette eau « propre » ont dû être lavée à l’acide et à l’eau ultra-pure.  C’est seulement avec toutes ces précautions que nous pouvons étudier le rôle du fer dans l’océan austral.

Christel Hassler – Université de Genève