Pour la RTS, Bastien Confino suit durant un mois la mission “Antarctic Circumnavigation Expedition” du Swiss Polar Institute. Cette expédition consiste à faire le tour de l’Antarctique en bateau pour réaliser de nombreuses expériences scientifiques. Aujourd’hui: découvrez le navire scientifique Akademik Treshnikov et rencontrez un scientifique qui mesure et analyse les vagues de l’océan le plus déchaîné au monde.

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Catherine Genoud nous propose un questionnaire de compréhension orale sur l’émission radio de la RTS du 2 février.

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Retranscription de l’émission :

Interviewer : Il est 10 heures et 27 minutes et nous sommes à présent en ligne avec Bastien Confino. Vous êtes actuellement dans l’hémisphère sud, en plein océan austral, en route pour l’Antarctique. Vous faites ce voyage dans le cadre de la mission ACE, c’est « Antarctic Circumnavigation Expedition ». C’est une première mission du jeune « Swiss Polar Institute ». Une mission scientifique qui fait donc le tour de l’Antarctique. Où êtes-vous exactement Bastien ?

Bastien Confino : On ne sait pas, mais on est au pied du glacier Mertz, donc sur la côte de l’Antarctique. J’ai un hublot devant moi, c’est absolument merveilleux. Il y a des icebergs partout autour de moi. Le décor est sublime. Je vais vous envoyer quelques photos, d’ailleurs, qu’on pourra mettre sur le site. Il fait beau. En plus, on a beaucoup de chance, ça fait deux jours qu’il fait grand beau et pas trop froid. On a -10 degrés ce qui est assez raisonnable pour la région. Là, je m’apprête à vivre un coucher de soleil qui va durer pendant des heures, d’ailleurs quasiment toute la nuit parce qu’on est en dessous du cercle polaire arctique. Donc ce sont des moments magiques avec cette lumière rasante sur les icebergs, c’est vraiment très, très beau. Et, en fait, actuellement, je me trouve dans ce qu’on appelle une polynie, c’est un grand bassin d’eau qui est au milieu de la banquise. Ce qui veut dire, en fait, qu’il a fallu traverser la banquise, avec le brise-glace, et ça c’était aussi un moment très, très intenses que je vous raconterai dans un prochain sujet.

Interviewer : On se réjouit d’entendre ça évidemment. Et donc là, vous êtes dans la cabine du bateau, c’est ça ? Dans votre cabine Bastien ?

Bastien Confino : Non, je ne suis pas dans ma cabine, je suis tout en haut du bateau. Il y a une cabine qui est spécialement destinée au téléphone mais il y a quand même un hublot qui permet d’avoir la vue sur l’océan et les icebergs.

Interviewer : Alors, ça fait presque dix jours que vous êtes parti Bastien. Tout se passe bien à bord ?

Bastien Confino : Oui, j’ai envie de dire parfaitement bien. Tous les scientifiques ont pu faire la plupart des travaux qui étaient prévus. Et puis l’Akademik Treshnikov, donc le bateau sur lequel je me trouve actuellement, est bien adapté pour la science. Donc, vraiment, il y a beaucoup de recherches qui se font et c’est très efficace. Et d’ailleurs, ce que je vous propose pour commencer, c’est une petite visite à travers le reportage que j’ai fait à bord du bateau. C’était au moment où l’on quittait le port de Hobart, en Australie, en direction de l’océan austral. J’étais sur un pont avec Frederik Paulsen. Frederik Paulsen est le mécène qui a financé cette mission et il se réjouit évidemment beaucoup de ce départ.

Frederik Paulsen : Il y a de nouveaux défis qui nous attendent.

Bastien Confino : Et ça vous vous en réjouissez ? Vous connaissez bien l’Antarctique, vous y avez été à plusieurs reprises. Mais c’est quand même toujours quelque chose qui vous attire ?

Frederik Paulsen : Oui, là c’est comme un manque, c’est trop fort.

Bastien Confino : Et à vos côtés, Christian de Marliave. Alors vous, vous êtes le coordinateur logistique à bord. Quel est votre rôle ?

Christian de Marliave : Trouver le bateau. Bon, Frederik Paulsen m’a beaucoup aidé. Trouver des hélicoptères, des pilotes de zodiaques, des zodiaques. Tout ce qui ne concerne pas la science, en gros.

Bastien Confino : Alors on est ici sur un brise-glace. Vous, vous êtes un spécialiste des pôles. C’est toujours émouvant de repartir vers un pôle ?

Christian de Marliave : Ah oui, ça je dois dire que, comme dit Sharko : « chaque fois qu’on a mis les pieds là-bas, on a qu’une seule envie, c’est d’y retourner ». Les russes ne disent pas que c’est un brise-glace. Ils disent que c’est un « bateau renforcé glace ». Pour eux, c’est un bateau mixte scientifique donc qui est capable de casser 1m20 de glace à deux nœuds, ce qui est quand même remarquable.

Bastien Confino : Alors là, on est à l’avant du bateau ce qui nous donne un joli coup d’œil sur l’ensemble de ce navire. Il est très gros, c’est vraiment impressionnant. Moi, quand j’ai débarqué ici et que je l’ai vu la première fois, je me suis dit « c’est un monstre ».

Christian de Marliave : 133 mètres de long. C’est un bateau qui est lourd, qui peut casser donc pas mal de glace. C’est un bateau qui a deux énormes grues de 35 tonnes parce que son travail essentiel est de ravitailler les bases antarctiques russes.

Bastien Confino : Vous dites qu’il est lourd. Ça c’est très important parce que pour casser la glace, le principe c’est de monter dessus et par le poids ça la casse.

Christian de Marliave : Effectivement, on arrive avec beaucoup d’énergie, on monte sur la glace et elle casse sous le poids du bateau.

Bastien Confino : Il y a quelque chose qui marque aussi quand on le voit, en tout cas quand on arrive de loin et qu’on le voit dans le port, c’est qu’il est orange et la plupart des navires qui vont vers les pôles sont oranges ou rouges. Pourquoi cette couleur ?

Christian de Marliave : C’est pas mal pour les hélicoptères dans le brouillard pour reconnaître un bateau. S’il était blanc, ce ne serait pas terrible dans la glace. Donc la raison principale, c’est qu’on le voit de très, très loin quand on arrive en hélicoptère ou qu’on parachute avec un avion.

Bastien Confino : Et puis il y a combien de ponts ? Parce que ça a quand même l’air assez haut.

Christian de Marliave : Effectivement, il y a six ponts.

Bastien Confino : Il y a combien de personnes à bord ? Combien de personnes pour l’équipage, combien de scientifiques ?

Christian de Marliave : Il y a soixante Russes qui constituent l’équipage et il y a quatre-vingts personnes à bord, essentiellement des scientifiques, des pilotes d’hélico, des ingénieurs pour les hélicos, des pilotes de zodiaque, il y en a trois, il y a un guide de haute montagne pour accompagner les scientifiques…

Bastien Confino : Et il y a même des journalistes.

Christian de Marliave : Et il y a des journalistes effectivement.

Bastien Confino : Le personnel russe est sur ce bateau depuis longtemps. Ce sont de très, très longues durées pour eux sans voir leur famille, en étant loin de la Russie ?

Christian de Marliave : Spécialement cette mission, parce que le bateau est parti cet été en Arctique. C’est Rosneft, la compagnie pétrolière russe qui l’a charterisé. Ils ont passé tout l’été en Arctique et la mission s’est arrêtée assez tard. Ils n’ont pas eu le temps de retourner à Saint-Pétersbourg, d’où pratiquement tout l’équipage est originaire. Et le bateau est revenu directement en Allemagne où nous l’avons chargé avec tout l’équipement scientifique. Ça veut donc dire qu’ils n’ont même pas revu leur famille entre la mission arctique et la mission antarctique. Pour eux, c’est pratiquement dix mois donc c’est effectivement très, très long.

Bastien Confino : Ok. Alors on va aller faire une petite visite à l’intérieur du bateau parce que c’est bien mystérieux un bateau scientifique pour la plupart d’entre nous. Il y a plein d’escaliers qui sont très, très raides un peu partout ; il faut faire attention. Il y a beaucoup de containers en fait. On n’est pas sur un porte-containers mais il y a beaucoup de containers parce que les expériences des différentes équipes sont venues sous forme de containers à bord du bateau.

Christian de Marliave : Il y a quelques scientifiques qui ont amené leur propre labo : leur labo, c’est leur container. Donc, il y a juste à le poser sur le pont et à le relier à l’eau, car ils en ont souvent besoin, et à l’électricité pour faire fonctionner l’appareillage. Donc on a, je dirais, une vingtaine de containers un petit peu éparpillés sur le pont.

Bastien Confino : Il y a combien d’expériences en tout ?

Christian de Marliave : Alors, il y a 22 projets, ce qui est énorme pour une campagne scientifique. Il y a des choses très diverses : à peu près les 2/3 des projets sont océano, liés à la mer, et 1/3 sont terrestres, vu que l’expédition a pris le parti d’essayer de débarquer sur toutes les îles subantarctiques que nous allons rencontrer.

Bastien Confino : Ok. Alors là, on entre à bord et puis on va peut-être commencer par aller voir la première chose qu’on va voir quand on arrive sur un bateau : notre cabine.

Christian de Marliave : Absolument. Alors, il y a des cabines sur trois ponts. Il y a des cabines simples, des cabines doubles et il y a des cabines pour quatre personnes.

Bastien Confino : Voilà alors les petites cabines : ce n’est pas immense mais c’est quand même suffisamment confortable.

Christian de Marliave : Ce n’est pas très grand, mais c’est confortable. Chaque cabine a sa douche et ses toilettes.

Bastien Confino : C’est le luxe même. Il y a deux petites bannettes, l’une sur l’autre. Ça c’est une cabine double. Et puis, un petit canapé, une table, des chaises, beaucoup de rangement.

Christian de Marliave : Bon, là les fenêtres ne s’ouvrent pas parce qu’on est au premier pont et donc ce serait un peu dangereux que quelqu’un oublie de les fermer lors d’une tempête. Du coup, ça ne s’ouvre pas. C’est à partir du troisième pont qu’elles s’ouvrent.

Bastien Confino : Par contre, il y a deux petits hublots et on a vraiment la vue sur l’océan, c’est absolument magnifique depuis ici. Manger ? Comment ça se passe ?

Christian de Marliave : Il y a quatre repas par jour. Il y a un petit-déjeuner à 7h30 le matin, le déjeuner a lieu à 11h30, il y a une petite collation vers 16h30 et le repas du soir vers 19h30.

Bastien Confino : Tout le monde mange ensemble ?

Christian de Marliave : Non, il y a deux salles : une est au premier pont, l’autre au deuxième. L’équipage est au deuxième pont et tous les passagers sont au premier. Les salles sont assez grandes avec une cuisine centrale.

Bastien Confino : Voilà, on entre. Ah oui, il y a plein de tables !

Christian de Marliave : Il y a des tables de six-huit personnes.

Bastien Confino : Je vois que les chaises sont arrimées au sol. Il y a un crochet comme ça, elles ne peuvent pas bouger.

Christian de Marliave : Sur les tables, il y a beaucoup de choses antidérapantes pour éviter que les verres se brisent dès qu’il y a un peu de gîte. Le bateau roule un petit peu parce qu’il a une quille très basse justement pour pouvoir monter sur la glace du coup, il a tendance à rouler lorsqu’il est au travers des vagues.

Bastien Confino : Plus qu’un paquebot de croisière classique ?

Christian de Marliave : Absolument, oui.

Bastien Confino : Qu’est-ce qu’on mange, ici, en général ? Je vois que la nourriture a été préparée pour midi.

Christian de Marliave : Tout le personnel de cuisine est russe. Mais je ne sais pas… On va essayer de soulever le plateau… Là, il y a du poisson pané avec beaucoup de légumes et une grosse salade. Il y a toujours une soupe, généralement excellente au début. Et puis, voilà. Le dimanche, il y a un petit dessert.

Bastien Confino : Du vin des fois ?

Christian de Marliave : Il y a du vin lorsqu’il y a une occasion. Il y a 80 personnes à bord donc dès qu’il y a un anniversaire, il y en a relativement souvent. Ou alors, quand on passe le cercle polaire ou lorsqu’on entre dans la zone antarctique. On essaie de trouver des petites occasions où, effectivement, il y a un peu d’alcool qui est servi.

Bastien Confino : Et puis là, je vois qu’il y a des produits frais : la salade est toute fraiche. C’est parce qu’on vient de partir ? J’imagine qu’au bout de 30 jours, on n’a plus ce genre de produits.

Christian de Marliave : Voilà, au bout de 15 jours, il n’y a pratiquement plus de salade. Il reste du chou quand même, de la salade de chou qui tient un peu plus longtemps, ou de la betterave. Et puis, à la fin, effectivement, c’est plutôt boulettes de viande et pommes de terre.

Bastien Confino : Alors, il y a quelque chose d’assez extraordinaire sur ce bateau et, on s’en doute, de nécessaire, c’est un hôpital.

Christian de Marliave : Un hôpital, avec un médecin. C’est capital : il y a 140 personnes à bord, c’est un bateau qui bouge, il y a des personnes qui travaillent. Même si les normes de sécurité sont drastiques, il peut y avoir de petits incidents et …

Bastien Confino : Et surtout, on est très loin d’un hôpital terrestre.

Christian de Marliave : On est très, très isolés. Il faut pouvoir directement intervenir à bord. Sans hôpital, ça mettrait en péril toute la mission. Si on retournait sur une ville continentale, ce serait une catastrophe.

Bastien Confino : Mais si, aujourd’hui, il se passait vraiment quelque chose de grave à bord du bateau, on se détournerait vers l’Australie ou la Nouvelle-Zélande ?

Christian de Marliave : Oui, oui bien sûr. Nous serions obligés. Si quelque chose de grave mettait la vie d’une personne en danger, il faudrait regagner le plus vite possible une ville du continent.

Bastien Confino : Et ça, ça prend combien de temps une fois qu’on est sur les bords de l’Antarctique, par exemple ?

Christian de Marliave : Je dirais, au point le plus loin, presque 15 jours.

Bastien Confino : Vous êtes très rassurant comme monsieur.

Christian de Marliave : Pas tout à fait, je dirais 10 jours, moteur à fond et si on ne fait plus d’arrêt pour faire de la science.

Bastien Confino : Alors, on va faire une petite visite de l’hôpital. Pour commencer, quel est votre nom ?

Jäger : Jäger.

Bastien Confino : Et vous avez quelle spécialité ?

Jäger : Chirurgien.

Bastien Confino : Donc, quand on entre, déjà, il y a une première table avec un système pour poser les bras.

Jäger : C’est une petite table d’opération qui ne sert que pour les blessures légères. On l’utilise essentiellement pour le premier examen. Ensuite, si nécessaire, on passa à la véritable salle d’opération qui est à côté.

Bastien Confino : C’est incroyable d’avoir une salle d’opération comme ça sur un bateau. Quel type d’opération est-ce qu’on peut faire ici ? Jusqu’où est-ce qu’on peut aller ?

Jäger : La salle d’opération est conçue pour répondre à tout ce qui est chirurgie d’urgence, comme les urgences d’un hôpital bien équipé. Tout le champ des interventions d’urgence doit être couvert sur le bateau. On parle, par exemple, d’appendicites ou d’accidents. Et je suis capable de faire toutes ces interventions.

Bastien Confino : C’est quelque chose qui se produit souvent ? C’est une salle qui est souvent utilisée ?

Jäger : Depuis cinq ans que ce bateau est en activité, Dieu merci, elle n’a jamais servi.

Bastien Confino : Est-ce que vous avez des assistants, des assistantes, à bord, des infirmiers ou des infirmières qui peuvent vous aider ?

Jäger : Oui, parmi les cadres de l’équipage : parmi les seconds et les timoniers, plusieurs doivent avoir leur certificat d’assistant opératoire en cas de nécessité.

Bastien Confino : Est-ce que vous pouvez faire des radios aussi ?

Jäger : Oui, on a, ici, un appareil qui permet de faire des radios.

Bastien Confino : Donc ça, c’est pour la salle d’opération. Il y a aussi une chaise de dentiste à l’autre bout. On peut aller voir ?

Jäger : Du côté stomatologie, je peux faire tout ce qui est opération simple, c’est-à-dire arracher une dent, faire un plombage mais je ne vais pas vous poser une prothèse. Il y a 30 ans, quand j’ai commencé dans le métier, j’étais un jeune chirurgien dans le grand nord russe. Et là, au-delà de la formation de chirurgien, qui est la mienne, il fallait savoir faire un peu de tout : j’étais dentiste, urologue, gynécologue. Je faisais toutes les opérations liées à ça et, bien sûr, l’anesthésie. On doit savoir se débrouiller et j’ai fait mes armes dans des régions qui obligent à tout affronter, quelle que soit la situation.

Bastien Confino : Quelles sont les consultations les plus fréquentes que vous avez, ici, en tant que médecin, à bord de l’Akademik Treshnikov ?

Jäger : La première cause de consultation, ce sont des choses très simples, comme le rhume, les refroidissements et ce qui en découle. Ensuite, viennent des petits accidents : mains, jambes, pieds, coupures, etc. Et ensuite, en troisième position, les problèmes de dents.

Bastien Confino : Et le mal de mer ? J’imagine qu’il y a beaucoup de scientifiques, ici à bord, qui ne sont pas habitués à naviguer. Est-ce que ils viennent vous voir parce qu’ils ont des nausées ?

Jäger : Oui, bien sûr. Ils sont déjà venus me voir pour ça. C’est tout à fait normal pour des gens qui n’ont jamais connu la mer ou qui n’ont plus navigué depuis longtemps. Mais tout le monde n’est pas malade : on observe des symptômes marqués au début, puis, après quelques jours, les gens se font peu à peu au bateau et les problèmes disparaissent.

Bastien Confino : Formidable cet hôpital et le docteur est hyper formé. C’est vraiment impressionnant. Christian de Marliave, j’aimerais bien aller voir le hangar à hélicoptères.

Christian de Marliave : Allons-y.

Bastien Confino : J’aimerais bien prendre l’ascenseur parce que vous nous en avez parlé. Ça doit être le seul ascenseur au monde capable de fonctionner par dix degrés d’inclinaison.

Christian de Marliave : Il va même au-delà de dix degrés je pense.

Bastien Confino : Il y a beaucoup de techniciens à bord, des plombiers, des électriciens ?

Christian de Marliave : Oui, bien sûr.

Christian de Marliave : On arrive en face du sauna.

Bastien Confino : C’est génial d’avoir un sauna à bord.

Christian de Marliave : Il y en a sur tous les bateaux russes, c’est systématique.

Bastien Confino : On monte encore d’un étage. Ah ! Voilà les deux hélicoptères ! Et là, il y a Bob Bret. Bob Bret, quel est votre travail sur le bateau ?

Bob Bret : Je suis le chef pilote de l’équipe. Donc, je suis responsable des pilotes, des ingénieurs et des hélicoptères.

Bastien Confino : Et il y a deux hélicoptères ici. C’est énorme pour une mission comme ça !

Bob Bret : On a besoin de deux hélicoptères pour se soutenir mutuellement : chacun supporte l’autre. En fait, on a même trois hélicoptères : le troisième est dans la cale.

Bastien Confino : A quoi sert le troisième ?

Bob Bret : Pour le moment, il sert de stock de pièces détachées mais, si l’on avait un problème majeur avec l’un de ces deux hélicoptères, on pourrait le remplacer par le troisième.

Bastien Confino : Il y a deux hélicoptères : un rouge et un jaune. Sur celui qui est rouge, derrière vous, je peux lire une date : 1972. C’est hyper vieux.

Bob Bret : Oui, ils sont très vieux mais ils sont purement mécaniques, donc très solides, très robustes. Et parce qu’ils sont mécaniques, ils résistent bien au froid. Il n’y a ni ordinateur, ni électronique qui pourrait dysfonctionner. Et pour la petite histoire, cet hélicoptère, quand il était neuf, appartenait à Jackie Onassis.

Interviewer : Bastien Confino, on a hâte de vous entendre survoler la glace à bord de l’hélicoptère de Jackie Onassis. C’est quand même assez la classe.

Bastien Confino : Ouais alors, j’espère que ça pourra se faire parce qu’il y a beaucoup de vent actuellement et de longues périodes où les hélicoptères sont cloués sur le bateau donc ce n’est pas évident, évident mais on va essayer.

Interviewer : Vous allez essayer. On se réjouit d’entendre ça si ça marche. Bastien Confino, je rappelle donc que vous êtes parti de Tasmanie, au sud-est de l’Australie. Un long voyage jusqu’en Antarctique. Voyage parfois agité ?

Bastien Confino : Ouais, Stéphane, il y a quelques jours, on a eu droit à une énorme tempête. Je vous propose d’écouter ce qu’a dit le second officier de l’Akademik Treshnikov, Dimitri Belkov: il nous livre quelques chiffres à propos de cette tempête.

Bastien Confino : Dimitri, quelle est la force de cette tempête ?

Dimitri Belkov : La force du vent est de 37,4 m/s, ce qui donne une vitesse de 130 km/h environ.

Bastien Confino : Et la hauteur des vagues ?

Dimitri Belkov : Les plus hautes vagues font 17 mètres.

Bastien Confino : C’est fréquent, dans cette région du globe, d’avoir des tempêtes aussi puissantes ?

Dimitri Belkov : Ici, on peut considérer que c’est naturel d’avoir de telles tempêtes.

Bastien Confino : C’est un bateau qui navigue beaucoup dans l’hémisphère nord, dans l’Arctique. Est-ce qu’on a les mêmes phénomènes dans l’Arctique que dans l’Antarctique ?

Dimitri Belkov : Non. Dans l’Arctique, on peut exclure des tempêtes de cette force et surtout des creux de cette hauteur parce que la distance parcourue par le vent n’est jamais suffisante pour créer de telles vagues. En revanche, en allant en Arctique ou en revenant en Mer de Norvège, il peut arriver qu’on ait des tempêtes de cette force. En tant que second, quand on doit piloter un bateau comme ça, comment est-ce qu’on fait pour limiter le tangage et le roulis ? Est-ce qu’il y a des stratégies pour ça ?

Dimitri Belkov : Les deux principaux moyens de diminuer l’effet des vagues sont, premièrement couper les vagues à 45 degrés à gauche ou à droite de la proue et, deuxièmement, diminuer la vitesse.

Bastien Confino : Merci Dimitri pour vos explications. Bon, ce serait dommage de ne pas aller voir d’un petit peu plus près ce temps exceptionnel. Et puis, je vois qu’il y a Samuel Jacquard, un chercheur suisse, qui est justement à l’extérieur. On va aller se faire une petite promenade sur le pont avec lui. Alors, attention, il y a pas mal de vent dès qu’on ouvre la porte. Whaow ! C’est magnifique ! On va essayer de monter. On est relativement à l’abri mais il faut se tenir parce qu’on pourrait passer par dessus bord. On est tout en haut du bateau, en dessus de la timonerie, endroit où se trouve la barre. Ça tangue pas mal. On a l’avant du bateau devant nous et à chaque fois qu’il y a une vague, l’avant plonge dans la vague et ça fait des gerbes d’eau qui jaillissent des deux côtés du bateau. C’est absolument magnifique. Ça gicle à 15 mètres de haut, c’est fou !

Samuel Jacquard : C’est vrai qu’on ne se rend pas compte, depuis l’intérieur, à quel point les conditions sont déchainées. Il ne fait pas très froid. La température de l’eau est encore à peu près à dix degrés donc on n’a pas encore passé le front polaire.

Bastien Confino : C’est quoi le front polaire ?

Samuel Jacquard : Le front polaire, c’est la limite géographique et physique qui délimite, au nord, la région subantarctique, et, au sud, la région antarctique elle-même.

Bastien Confino : Mais antarctique océan.

Samuel Jacquard : Absolument, ouais. Et on a un contraste dans les températures et la salinité. Par exemple, c’est très important, on va perdre quatre-cinq degrés dans l’espace d’une ou deux heures.

Bastien Confino : Ah donc de quelques kilomètres quoi.

Samuel Jacquard : Exactement. Quelques kilomètres. Donc, c’est vraiment une frontière extrêmement abrupte, aussi dans tous les facteurs physico-chimiques. On a des cycles différents, des espèces de phytoplancton complètement différentes et vous allez voir, la couleur de l’eau va aussi changer. Ici, il y a très peu de productivité dans les eaux : elles sont bleues. Et, une fois qu’on aura passé le front polaire, avec beaucoup plus de nutriments dans l’eau, les eaux vont devenir vertes. Même d’un point de vue optique on pourra voir qu’on aura passé ce front. On voit aussi des oiseaux qui jouent avec les vagues dans le vent.

Bastien Confino : C’est magnifique de voir des oiseaux : on est à 1000 kilomètres de toute terre habitée là pratiquement.

Samuel Jacquard : C’est incroyable ! On voit des oiseaux partout, partout. On en voit peu mais on continue à en voir qui jouent avec le vent, sans jamais se poser.

Bastien Confino : Bon Samuel, on a vu là je crois. Il fait froid.

Samuel Jacquard : On va aller se mettre au chaud et au sec !

Bastien Confino : Il faut retraverser tout le bateau pour rentrer, c’est un peu rude. En plus, les escaliers sont hyper raides, donc c’est vachement difficile. Et on n’a vraiment pas envie de tomber à l’eau. On est d’accord, Samuel, là, si on tombe à l’eau, on est mort.

Samuel Jacquard : Oui. On va rentrer du coup.

Bastien Confino : Ça fait du bien de se retrouver au chaud. Bon, c’est quand même difficile de marcher dans les couloirs parce qu’il y a beaucoup de tangage et de roulis. Pour l’instant, je n’ai pas trop le mal de mer. Par contre, il y a certains scientifiques qui ont disparu dans leur cabine pour s’allonger et se reposer, voire plus, enfin je vous laisse imaginer le reste. En tout cas, il y en a un qui est particulièrement content aujourd’hui, c’est Alessandro Toffoli. On va entrer dans sa cabine. Alessandro est chercheur à l’université de Melbourne, donc en Australie, et il étudie les vagues. En gros, pourquoi est-ce que c’est important de venir étudier les vagues dans l’océan antarctique ?

Alessandro Toffoli : Il y a différentes raisons. Premièrement, avec les changements climatiques, les vagues deviennent plus grosses : les températures augmentent, rendent les vents plus forts et, en conséquence, les vagues deviennent plus grosses. Et ce, en particulier dans l’océan austral, où les vagues sont déjà les plus grosses de la planète. Si le vent devient plus fort, les courants dans l’océan deviennent aussi plus forts. L’océan austral est connu pour ses courants forts autour du continent antarctique : ça complique pas mal la physique.

Bastien Confino : Oh ! Une vague vient de taper notre hublot, c’est impressionnant. Ça m’a fait peur. Désolé.

Alessandro Toffoli : Pas de problème, ça fait partie du jeu. Donc, les courants compliquent pas mal la physique des vagues. Et on comprend très mal leur interaction avec le courant. Comment deviennent-elles plus grosses ou plus petites en présence de courant ? Ensuite, quand on s’approche du continent, à la limite de la glace, une partie des vagues va pénétrer dans la banquise, la fractionner et si la glace se casse, alors la température de l’eau va augmenter de plus en plus.

Bastien Confino : Parce que s’il y a moins de glace, il y a moins de réflexion du soleil et l’océan absorbe plus de chaleur ?

Alessandro Toffoli : Exactement. Et, puisque la glace joue, actuellement, le rôle de réfrigérateur pour la Terre, si vous enlevez un peu de ce système de refroidissement, alors le réfrigérateur fonctionnera moins bien. Donc les vagues sont très importantes pour le climat terrestre. Elles sont aussi importantes parce que, comme vous pouvez le voir, les vagues se cassent générant plein de petites bulles. Et en générant ces petites bulles, elles capturent du CO2. Ce CO2 se dissout dans l’eau. Donc les vagues sont l’interface entre l’océan et l’atmosphère : il est très important de bien les comprendre. En plus, l’océan austral nous livre, sur un plateau d’argent, les plus belles vagues de la planète mais aussi les plus complexes. Si on parvient à comprendre la physique des vagues ici, alors on pourra construire de meilleurs modèles prédictifs, essentiels pour réduire les risques de l’industrie offshore du gaz et du pétrole, pour avoir une meilleure aide et une meilleure sécurité dans la navigation.

Bastien Confino : Quelle est la différence entre la houle et les vagues ?

Alessandro Toffoli : Lorsque le vent souffle, ça va créer une perturbation sur la surface de l’eau et des vagues vont se former. Une fois formées, elles voyagent. Au bout d’un certain temps, elles se retrouveront en dehors du vent local, en dehors de la zone où elles sont nées. Elles ne s’arrêtent pas pour autant. Elles vont continuer à avancer jusqu’à ce qu’elles soient totalement dissipées. Ces vagues, qui ne sont plus sous l’effet du vent, c’est la houle.

Bastien Confino : Est-ce que, pour vous, c’est important d’avoir une tempête avec de très grosses vagues ou ça ne vous apporte pas grand-chose ?

Alessandro Toffoli : Les vagues sont toujours intéressantes. Les plus petites sont intéressantes pour la recherche instrumentale : on peut vérifier que les instruments fonctionnent correctement. Mais si on veut vraiment comprendre la physique, il faut analyser les plus grosses vagues. Et puis, parce que les prévisions sont attendues pour les grosses vagues. Si on a un pétrolier de 80’000 tonnes, il ne va rien ressentir avec des vagues d’un mètre, alors qu’il va souffrir dans des conditions tempétueuses.

Bastien Confino : Et on est ici aussi avec votre partenaire Koni Reichart. Koni, vous vous occupez plutôt de la partie technique. On est devant un écran. Qu’est-ce qu’on voit sur cet écran ?

Koni Reichart : On voit les paramètres des vagues tels que la hauteur moyenne, la direction, la distance entre les vagues et la période. Et puis, on peut voir ça, à la fois pour les vagues issues du vent et pour la houle.

Bastien Confino : Et comment vous obtenez l’information ?

Koni Reichart : On utilise le radar du bateau comme capteur. En fait, on utilise les déchets de ce radar, les perturbations que les navigateurs ne veulent pas voir. Leur but à eux est de voir les autres bateaux, donc ils éliminent le signal correspondant aux vagues. Nous, on récupère ce signal et on calcule les données sur les vagues.

Interviewer : Incroyable, Bastien Confino. Des creux, des vagues comme ça, de 17 mètres de haut. J’imagine que ça doit être assez impressionnant.

Bastien Confino : Je vous assure, je n’en reviens toujours pas. En fait, 17 mètres ça correspond à un immeuble de six étages. Regardez par la fenêtre un immeuble de six étages et imaginez que c’est une vague. Je vous assure que ça va vous angoisser passablement.

Interviewer : Effectivement, l’image est assez parlante. Merci beaucoup Bastien ! On vous retrouve samedi matin dans « Prise de terre » et puis au 19/30, le soir, à la télévision si vous parvenez, évidemment, à envoyer vos vidéos. La transmission des données est, j’imagine, assez compliquée.

Bastien Confino : Oui, c’est juste. Ça a du mal à passer, mais on va essayer.

Interviewer : D’ici à samedi, on se réjouit de découvrir vos photos sur notre site web. Bonne suite de voyage Bastien !

Bastien Confino : Merci ! Je vais bientôt aller me coucher en plein jour.