Quel est l’animal le plus résistant en Antarctique: le manchot empereur, le pétrel des neiges ou l’ourson d’eau ? Vous ne voyez pas bien ce qu’est un ourson d’eau, je vous l’accorde et si je vous disais tardigrade, c’est mieux ? Toujours pas.

Alors faisons un petit peu de systématique*.

Les tardigrades sont des invertébrés* proches des arthropodes (insectes, araignées, mille pattes et crustacés). Ils ont été décrits la première fois par un zoologiste* allemand nommé Johann August Ephraim Goeze au 18e siècle. Leur nom signifie littéralement “marcheur lent”. On connaît aujourd’hui plus de 1000 espèces. Les tardigrades ont un corps segmenté en quatre parties, protégé par une cuticule* et dotés de 8 petites pattes terminées chacune par des griffes. Leur taille adulte varie de 0.1 mm à 1.5 mm. On les trouve un peu partout sur la planète mais ils marquent une préférence pour les endroits où se trouvent de la mousse. On les déniche de l’Himalaya (à plus de 6’000 m d’altitude jusque dans les eaux profondes (par 4’000 m de profondeur), des zones polaires aux zones équatoriales. Leur durée de vie s’étend de 12 à 24 mois, pour les espèces aquatiques et de 15 à 30 mois pour les espèces terrestres.

Je vous parlais plus haut de l’animal le plus résistant de l’Antarctique, alors laissez-moi vous raconter cette étonnante histoire qui a commencé ici en Antarctique le 6 novembre 1983 sur la côte est. Une expédition japonaise va recueillir des échantillons de mousse qu’ils vont enrouler soigneusement dans du papier avant de glisser le tout dans des pochettes en plastique qui seront déposées dans un congélateur à -20°C.
L’un de ces échantillons va connaître un curieux destin. Il ne sera mis à décongeler que le 7 mai 2014, soit après plus de 30 années de congélation, et mis dans de l’eau à 3°C pendant 24 heures.

Imaginez la tête des chercheurs lorsqu’ils se mettent à examiner la mousse et qu’ils aperçoivent deux tardigrades sur leur échantillon et un œuf. Ils les appelleront aussitôt “Sleeping Beauty” ce qui peut se traduire par Belle au bois dormant SB1 et SB2.
En observant leur mousse en détail ils trouveront encore un œuf qui recevra le code SB3.
Pour réaliser cet exploit les tardigrades ont un truc, cela s’appelle la cryptobiose. Il s’agit de la faculté d’arrêter tout leur métabolisme* interne, donc il ne se déroule plus une seule réaction chimique dans leur corps. On pourrait presque dire qu’ils sont morts, mais même après 30 ans de congélation ils sont capables de reprendre vie.

Pour réaliser cet exploit ils vont pousser la déshydratation au maximum réussissant à éliminer presque 90% de l’eau de leur corps, de plus ils synthétisent un sucre antigel.

C’est donc dans un état de cryptobiose que les japonais découvrent SB1 et SB2 et l’œuf SB3. Ils vont déposer le tout sur un petit morceau d’agar*, rajouter de l’eau et des algues microscopiques (ce qu’adorent manger les tardigrades) et ils vont suivre ce qui se passe, le tout à une température de 15°C.

Un jour après avoir rajouté l’eau et les algues, un premier tardigrade (SB1) se réveille et se met à bouger il s’agit d’une femelle qui, après quelques jours,se déplace. Au 13ème jour elle prend son premier repas depuis 30 ans, vous imaginez la fête!

Mais les surprises se poursuivent puisqu’au 23e jour cette femelle va se mettre à pondre. Elle pondra 19 œufs dont 14 se développeront jusqu’à l’éclosion. SB2 se mettra à bouger après 14 jours, va se nourrir mais mourra le 20e jour.

Et l’œuf me direz-vous ? L’œuf va éclore 6 jours après sa décongélation. Il en sortira une femelle qui pondra une quinzaine d’œufs avant de mourir au bout de 39 jours. Les œufs se développeront normalement.

Ainsi, après trois décennies de gel, des animaux sont capables de reprendre vie et donner une descendance, qu’il soit adulte ou sous forme d’œuf. C’est un nouveau record pour la science.

Remarque : Comment une femelle peut-elle pondre des œufs sans qu’il y ait eu fécondation par un mâle ? Certains animaux sont capables de telles prouesses qui améliorent leur efficacité dans la reproduction, lorsque leurs conditions de vies rendent difficile la rencontre entre sexes. On appelle cela la « parthénogenèse » qui est une reproduction asexuée (sans intervention du sexe). Ce genre de reproduction est particulièrement courant chez les végétaux.

Daniel Cherix

Pour aller plus loin il existe un dossier sur les tardigrades dans la Salamandre
http://www.salamandre.net/dossier/expedition-tardigrades/

Petit lexique pour tout comprendre :

*Systématique : La classification est un regroupement des différentes espèces vivantes, dans des unités hiérarchisées.
*Invertébrés : animaux dépourvus de colonne vertébrale. Ils n’ont aucun os ni arrête.
*Zoologiste : scientifique dont les sujets d’études portent sur la vie animale.
*Cuticule : matière assez dure et rigide qui forme la carapace des arthropodes.
*Métabolisme : réactions chimiques qui permettent la vie.
*Agar : substance tirée d’algues, permet de constituer de la gelée.

La référence de l’article est : Cryobiology 72: 78-81, 2016. Megumu Tsujimoto, Satoshi Imura and Hiroshi Kanda Recovery and reproduction of an Antarctic tardigrade retrieved from a moss sample frozen for over 30 years

L’article est en OpenSource, Hiroshi Kanda